Touched, des peluches pour faire revivre l’artisanat – Viêtnam

Nous avons quitté l’Inde pour arriver au Vietnam début février. Les rues de Hanoi nous paraissaient bien calmes, en comparaison à celles de Bombai… Avait-on vraiment quitté l’agitation des scooters et des commerçants de rue ? Juste le temps des vacances annuelles du Têt ! Nous n’y avions pas pensé en organisant notre venue au Vietnam, mais nous avons bien choisi la période du Nouvel An lunaire pour débarquer dans la capitale. À ce moment de l’année, tout le monde festoie en famille, beaucoup de citadins rentrent à la campagne, et la ville est au ralenti. L’ambiance est détendue, nous découvrons le fameux café vietnamien en terrasse, au côté des heureux vacanciers. Ce grand bol d’air nous fait beaucoup de bien, nos sens se reposent après notre voyage en Inde. Mais qui dit vacances, dit designers et artisans indisponibles ! Alors, nous décidons de profiter des paysages du coin et partons découvrir les célèbres rizières en terrasses dans le Nord du Vietnam. C’est ainsi que nous atterrissons dans une maison d’hôtes près d’une forêt de bambous gérée par des Sud Africains et un Vietnamien, et que Yohan nous met en contact avec son ami Bùi (prononcer Sue), designer textile à Hanoi. Trois jours plus tard, les poumons pleins d’air des montagnes, nous la rencontrons dans son studio, à la capitale. Elle nous parle de sa toute jeune marque, Touched. Et, bingo, le projet et la créatrice nous touchent beaucoup.

L’envie de donner du sens à sa pratique

Dans son petit studio-showroom, Bùi nous reçoit avec du thé, et nous raconte son histoire. Tout de suite, le courant passe, les points communs s’additionnent. Elle est diplômée de design textile, et après un stage à Paris dans une petite entreprise de mode, elle est revenue au Vietnam monter un projet de textile éthique. Elle veut s’ancrer dans un système de « slow design » (qui se traduit en français par « design lent », et qui est très largement utilisé pour parler de production responsable, réfléchie et pérenne, en opposition à tous les termes que l’on connaît de « fast-fashion », « fast-food », très péjoratifs).
Elle nous raconte qu’elle avait commencé à travailler avec une équipe de designers, mais qu’ils ont tous lâché l’affaire au fur et à mesure de l’aventure. La recherche de matériaux durables, de modes de fabrication éthique, demande beaucoup de patience et de persévérance…

En présentant son projet au consulat britannique, elle a reçu l’impulsion qu’il lui fallait pour se lancer dans l’aventure. Elle a pour projet de redonner à l’artisanat textile traditionnel des minorités ethniques vietnamiennes la valeur qu’il devrait avoir. Pour cela, elle compte l’investir dans une collection d’objets contemporains, que les consommateurs urbains sauront apprécier.

Elle rencontre les artisans des montagnes et passe du temps avec eux pour comprendre leurs modes de productions, leur environnement, leurs envies, leurs savoirs, leurs besoins. Elle s’émerveille devant les productions de coton que l’on n’arrose pas, les teintures réalisées avec des racines, le tissage traditionnel qui représente à lui même l’idée de « slow-design »

Un produit à trouver

Bùi design quelques prototypes avant de trouver la bonne forme pour valoriser ces techniques artisanales traditionnelles. Avec des échantillons qu’elle ramène des montagnes, elle essaie plusieurs idées dans son petit studio de design.

D’abord, elle crée des vêtements pour femmes. Mais le tissu très long à produire est trop cher et elle ne pourrait proposer ses créations qu’à des prix exorbitants. Ensuite, elle teste des vêtements pour bébés, mais le chanvre est trop rêche pour les peaux jeunes et délicates. Alors, elle se lance dans les peluches. Les tissus de chanvre cultivé, filé, teint et tissé par les minorités ethniques est parfait pour créer de beaux jouets pour enfants. Le rembourrage est également fait avec du coton cultivé par les artisans des montagnes. Et pour habiller ces jolies petites créatures, Bùi utilise de petites chutes des industries textiles.
« Il y a plein de bouts de textile qu’ils n’utilisent plus ! Et puis les habits pour poupée, ça ne demande vraiment pas beaucoup de tissu ».

Des histoires à nous raconter

À travers ses peluches, Bùi nous embarque avec elle dans de jolies histoires. L’histoire de l’artisanat textile qui continue de vivre dans certaines familles vietnamiennes, et que la jeune designer compte bien valoriser. « Les enfants des minorités ethniques ne voit même plus l’intérêt de leur artisanat. Ils baignent dedans et veulent partir. Nous, de l’extérieur, on voit de l’intérêt à ces savoir-faire et j’aimerais qu’ils le voient aussi, qu’ils aiment et fasse perdurer ces traditions. »

Elle travaille principalement avec trois femmes et leur famille, et a tenu à nous en parler en détail.

1. Madame Cứ Thị Mỉ

Elle fait partie de l’ethnie Hmong, vivant dans la région de Hà Giang. Son groupe (composé principalement de membres de sa famille) est celui qui travaille la chanvre de A à Z. Ils font pousser la plante, la récolte, et en font du fil pour ensuite le tisser et en faire un tissu fini.
Bùi a voulu mettre l’accent sur l’histoire de cette femme. Elle a été mariée à 12 ans, et n’a pas eu la chance d’aller à l’école alors elle ne savait ni lire ni écrire. Mais elle était passionnée par ses traditions artisanales. Elle a appris du grand maître de son ethnie et aussi beaucoup par elle-même, pendant 20 ans. Son mari l’a forcé à arrêter sa carrière pour entrer dans une usine de production industrielle mais elle refusa. Elle s’était déjà trop investie dans son artisanat. Depuis, ça fait douze ans qu’elle a monté son business et quatre ans qu’elle travaille son marketing et ses ventes s’améliorent.

2. Madame Sầm Thị Tình

Elle fait partie de l’ethnie Thái, née dans la province de Nghệ An. Elle est la spécialiste de la teinture végétale. Elle a commencé à apprendre les traditions artisanales de son ethnie avec sa maman, à l’âge de 7 ans. À cause d’un manque de connaissance en marketing et en auto-promotion, ses produits sont trop sous-estimés. Alors, elle ne les vend pas au bon prix. Ses commandes ont augmenté ses derniers temps, mais elle n’a pas les moyens d’engager du monde pour l’aider dans la production. De plus, à cause du faible impact de l’artisanat aujourd’hui, peu de personnes de son village acceptent encore de travailler comme artisans.
Elle vend souvent ses produits sans se faire de profit, ou très peu. Mais elle continue, chaque jour, de rendre son business viable.

3. Madame Vàng Thị Lo

Elle est de l’ethnie Giáy et vie dans la province de Ha Giang, qui est proche de la frontière chinoise. Elle a planté du coton de la manière la plus naturelle qui existe il y a des années. D’abord, elle avait pour projet d’utiliser ce coton pour en faire des vêtements pour elle et sa famille. Mais l’industrie chinoise est arrivée et c’est devenu bien plus pratique d’acheter des vêtements plutôt que de les fabriquer soi-même. Mais le coton pur est toujours là. C’est en rencontrant sa sœur que Bùi est tombée, par hasard, sur ce fabuleux matériaux. Aujourd’hui, il lui sert à rembourrer les peluches.

Cette rencontre avec Bùi a résonné fortement en nous ; nous avons le même parcours, a peu près le même âge et les mêmes ambitions d’un textile plus durable, plus juste pour ceux qui le font et plus sain pour les utilisateurs. Nous habitons deux pays éloignés de plusieurs milliers de kilomètres et pourtant en quelques heures nous avons senti que peu importe où nous sommes, peu importe l’échelle, nous pouvons agir pour commencer à changer le monde.

Merci à Bùi pour ses belles photos qui ont enrichi notre article. 

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