Pagabags, une aventure textile et sociale, Burkina Faso

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Après notre séjour dans le nord de la Côte d’Ivoire, nous avons repris les routes africaines en direction de Ouagadougou, capitale du Burkina Faso. Durant les 15h de trajet, nous observons le paysage s’assécher derrière les fenêtres du bus. La musique africaine, les contrôles de police et les routes bossues nous ballottent jusqu’à notre destination.  A Ouagadougou, nous sommes attendues par Meredyth, la fondatrice de la marque Pagabags. Elle est américaine et vit en France depuis plus de 30 ans. A Ouagadougou elle sera notre guide pendant une semaine, nous faisant découvrir l’artisanat et l’entreprenariat social de mode éthique à travers son engagement et sa marque.

 

Pagabags

La naissance de Pagabags

Meredyth est arrivée au Burkina Faso en 2009 lors d’une mission de coopération internationale. Elle participait à la mise en place d’un projet sur le tri et la valorisation du secteur des déchets dans la ville de Ouagadougou. « Il faut savoir que quand on s’intéresse aux déchets ici, on s’intéresse aux femmes, car ce sont elles qui collectent et trient. » Elle est touchée par ces femmes qui n’ont aucune reconnaissance de la ville et de ses habitants. Elles passent leurs journées et leurs nuits sur leur lieu de travail, la décharge, cachées derrière quatre murs, et semblent abandonnées par la ville qui ne les voit pas. Mais Meredyth ne se retrouve pas dans le projet élaboré par les municipalités, française et burkinabaise, alors elle rentre en France.

Ayant créé un lien avec ces femmes trieuses de déchets, et les prémices d’un projet, elle revient sur le terrain. « J’avais l’impression de les avoir abandonnées… » Elle élabore alors un projet avec elles par ses propres moyens, mettant son énergie débordante au service de ses valeurs.

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Pagabags, un projet centré sur l’empowerment des femmes

Lors de notre visite, on découvre à notre tour cet environnement mi-hostile mi-vivant. Les femmes sont vêtues de mille couleurs, ont les yeux irrités par la poussière, allaitent leurs bébés, et sourient de toutes leurs dents en voyant Meredyth arriver. On finit par comprendre qu’elles ne touchent comme revenu que ce que les habitants leur offrent lors de leur tournée de ramassage.

Pour Meredyth, la priorité est de proposer à ces femmes un moyen de se nourrir, de se soigner et de se former. Alors elles pensent à une activité qui génèrerait un revenu supplémentaire. A ces professionnelles du tri, Meredyth  propose un projet de valorisation des déchets. Les matières premières étant sur place et disponibles, cela ne sera que du bénéfice !

Elle fédère alors deux groupes de femmes, les trieuses et des tisserandes. Ces dernières vont permettre la transformation des déchets plastiques en produits textiles. Une association est montée et l’aventure commence ! Les trieuses trient les sacs plastiques, puis les tisserandes coupent, filent et tissent tout cela avec du fil de coton local. Une activité liant plusieurs professionnelles de la ville et plusieurs matériaux locaux !

Pour développer l’activité et proposer un revenu à ces femmes, il faut trouver des clients. Le marché occidental semble le plus intéressé par l’acquisition de produits faits main, avec l’exotisme de l’Afrique, la responsabilité éthique et écologique qui séduit, et un porte-monnaie qui suit. Meredyth commence alors par-là, en accompagnant les femmes dans la production lors de séjours réguliers et prolongés au Burkina, et en approvisionnant son site internet et les boutiques françaises partenaires d’accessoires de mode type sac à dos, pochettes, sacs à main … La marque Pagabags est lancée et le marché suit.

Mais les charges pour monter cette filière au Burkina sont lourdes, et pour cause : il faut construire l’atelier, acheter des métiers à tisser, des vélos, mettre en place des programmes de santé et d’éducation, financer la formation continue et professionnelle,… C’est finalement grâce à la confiance et au soutien pendant plusieurs année de la Fondation Veolia que le projet à pu s’installer dans la durée et dans de bonne condition.

Pagabags

Un nouveau tournant avec « Imagine Plants ».

Durant plusieurs années, la marque fonctionne bien ; les femmes sont formées à de nouvelles techniques, la plupart prennent des cours du soir pour apprendre à lire, écrire et parler le français, l’atelier de tissage est rénové.

Mais en 2015, une nouvelle loi est mise en place, interdisant les sachets plastiques au Burkina. De nouveaux sachets biodégradables envahissent le marché. Les produits Pagabags tissés avec les nouveaux sacs plastiques se détériorent au bout de quelques mois et deviennent invendables.

« Mon problème est que biodégradable signifie dégradable, donc pas de recyclage. »

Mais pour Meredyth il est impensable d’abandonner les personnes avec qui elle travaille. La relation de confiance qu’elle a tissée avec eux la pousse à trouver une nouvelle direction pour sa marque. C’est ainsi qu’en 2017, elle décide d’arrêter définitivement le tissage des sachets plastiques et pense une nouvelle collection : « Imagine Plants ». Cette fois-ci, elle centre son projet écologique sur l’utilisation de produits naturels plutôt que sur le recyclage. Ainsi, les tisserandes continuent de tisser, avec du coton biologique, la toile qui servira à faire les produits Pagabags.

Lors de notre rencontre, Meredyth nous présente les artisans bogolans qu’elle connaît depuis peu et avec qui elle projette de travailler. Ils nous expliquent leur technique, ravis de partager leur savoir-faire. Accompagnées par des airs de reggae et des odeurs de terre croupie et de thé à la menthe, nous suivons nos professeurs dans cet atelier en plein air occupé par des larges tables, des casseroles pleines de feuilles et des tissus colorés étalés au soleil. Le bogolan est une technique traditionnelle de teinture et d’impressions végétale. En utilisant différents types de feuille, de la boue, et des recettes ancestrales, on peut obtenir des jaunes, marrons, verts et noirs. Pour réaliser des motifs, les artisans utilisent des pochoirs découpés par leur soin ou laissent leur inspiration s’exprimer et jonglent avec leurs pinceaux pour représenter différentes formes et symboles traditionnels.

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Des projets qui se croisent et se chevauchent

N’utilisant plus les sacs plastiques pour sa production, il fallait trouver une nouvelle activité avec les femmes trieuses des déchets. Meredyth met alors en place, il y a deux ans, une nouvelle production d’accessoires de mode en plastique recyclé. Elle se tourne cette fois vers une forme que les femmes connaissent bien, des larges bracelets traditionnels africains. Elle fait venir une formatrice qui leur apprend à réaliser ces nouveaux objets en utilisant leur matière première locale, des déchets plastiques et des feuilles de palmiers des environs. Lors de notre visite, les femmes nous dévoilent leur dextérité. Elles créent la base solide du bracelet avec des feuilles pliées, puis nouent et entortillent des fils plastiques colorés suivant un savant tressage.

Pagabags

Durant cette semaine, à travers notre aventure Pagabags, Meredyth nous aura ouvert les yeux sur sa manière de mêler étroitement mode éthique et entreprenariat social en Afrique. Nous en retiendrons plusieurs points essentiels :

  • Créer des liens avec les personnes avec qui l’on souhaite travailler, s’intéresser à leur vie, à leurs envies, à leurs besoins. L’objectif est de les comprendre au mieux et d’établir une relation humaine sincère, une relation de confiance. Prendre le temps et discuter semble être la clé pour que cela fonctionne.
  • Se préoccuper de la santé et de la scolarisation des collaborateurs et artisan.e.s. Si c’est un projet social, c’est bien parce que l’entrepreur.euse a des objectifs autre que ceux liés à la production et au profit. Améliorer le cadre de vie de ces artisan.e.s est une priorité. Et en plus, un.e artisan.e malade ne produira pas ou beaucoup moins. Et un.e artisan.e sachant lire, écrire et compter sera capable d’écrire des bons de commandes, de livraisons et obtiendra son autonomisation.
  • On en vient à la dernière chose indispensable : autonomiser ses artisan.e.s. L’idée ici n’est pas de les rendre dépendant.e.s d’un.e occidental.e venu.e promouvoir leur travail mais de les aider à développer leur activité, à l’international mais aussi sur le marché local.

 

Merci à Meredyth, Madi, Mandé, Amadou, Inoussa et tous les autres

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