KKM, du tissage thérapeutique dans les montagnes – Inde

Fraîchement arrivées en Inde, et après avoir parcouru les rues de Delhi, avoir goûté aux dals, au paneer, aux chapatis, et à la pollution, l’appel de la nature se fait sentir. Ça tombe bien parce que notre première rencontre textile se trouve dans le nord de l’Inde, en Uttarakhand, la grande région montagneuse entre le Pakistan et le Népal. Au delà de l’aspect culturel très attrayant, si on avait pensé à l’Inde pour notre projet, c’était bien pour rencontrer KKM. On s’était arrêté devant des foulards de leur production à Artisans du Monde à Mulhouse. Après avoir savouré leur douceur du bout des doigts, c’était l’explication de l’étiquette qui avait retenue notre attention : tissage artisanal thérapeutique dans les montagnes indiennes par une communauté de malades de la lèpre.

Les présentations

C’est Manju qui nous reçoit d’abord chez elle à Dehradun, Uttarhakand. Elle déborde de projets, par le biais de l’ONG qu’elle a créée avec son mari, et KKM en est un nouveau qui prend du temps dans son emploi du temps. Dès les premiers instants, on comprend qu’elle mène sa vie pleine d’énergie avec pour priorités le partage, l’échange, l’attention et la bienveillance.

Elle nous amène rencontrer une deuxième figure importante cette aventure humaine : Pierre. Il est français et a pris la route vers l’Orient très jeune. Arrivé dans les montagnes de l’Inde, après quelques années de voyage, il a pris ses marques au sein de KKM et y a rencontré Manju, encore enfant. Aujourd’hui, dans son discours et dans ses yeux plissés, on lit la multitude des aventures qu’il a vécues.

C’est ainsi, à travers Manju et Pierre, que nous déchiffrons l’histoire de KKM.

La petite histoire

KKM est une communauté partagée sur plusieurs sites dans l’état de l’Uttarakhand qui réunit des personnes atteintes de la lèpre. Ils vivent et travaillent sur place, sans jamais sortir. Cette communauté a été mise en place par Agnes, une Allemande, quand elle est arrivée en Inde dans les années 1960. Pierre l’a rejoint plus tard, pour l’épauler. À cette époque, la lèpre n’était pas bien soignée et effrayait les populations. Les malades devenaient intouchables et condamnés à garder la maladie sur eux pour le reste de leur vie. La mise en place de KKM a permis de leur donner un cadre de vie digne et une activité. C’est justement cela que nous sommes venues voir, tout particulièrement : l’activité thérapeutique. Pour permettre aux malades de se sentir mieux, Agnes a amené le tissage artisanal à l’intérieur des murs de KKM. Cette activité permet une position assise, une activité physique (avec les bras et les jambes actives), et une production gratifiante.

La production

Si nous avons été attirées par ces foulards en France, c’est parce que nous avions senti la qualité de la fabrication. Les produits sont magnifiques ! Tout est réalisé à la main, dans les règles de l’art. Le coton et la laine sont récoltés dans les environs, puis brossés, filés, teints, tissés puis cousus dans les différents villages KKM. Les ateliers sont immenses et les fils colorés pendent du plafond. Nous en avons le tournis !

Mais les produits sont aujourd’hui un peu passés de mode. Les modèles, bien que basiques, portent sur eux une époque… Manju tente de trouver une image plus neuve pour les produits KKM et s’essaie à quelques prototypes de sacs. Nous sommes bien convaincues de notre côté que c’est un aspect très important à prendre en compte pour séduire un marché et faire vivre une production.

La réalité actuelle

Aujourd’hui, on sent que Manju mène un combat. Celui de faire vivre le savoir-faire de KKM. Elle a grandi dans cette communauté, puis comme beaucoup d’enfants de KKM, est partie faire des études et vivre à l’extérieur. Aujourd’hui, il y a peu d’habitants dans ces villages isolés de l’agitation des villes. La maladie a perdu du terrain, les hôpitaux savent la traiter avant l’apparition de déformations irréversibles. Heureusement, aujourd’hui la lèpre est quasiment éradiquée du pays ! Il n’y a donc plus de nouveaux arrivants dans la communauté et la population vieillit. L’activité est en train de changer ! Les habitants sont trop vieux et fatigués pour continuer la production au même rythme qu’avant et les outils et les matériaux prennent la poussière. Nous découvrons donc les ateliers plein de métiers, de fils, de couleurs, et de savoir-faire, s’endormant peu à peu.

On se dit d’abord que c’est triste de voir cette activité s’éteindre, on n’a pas l’habitude d’aborder une structure de production sous cet angle. Mais finalement, c’est certainement dans l’ordre des choses que cette activité disparaisse en même temps que la maladie. Elle a été mise en place par besoin thérapeutique lorsque c’était nécessaire. Cette activité textile a été un moyen de rendre la vie des malades meilleure. Et quand on découvre que le textile peut être un outil à l’amélioration des conditions de vie, on a envie de reproduire ce schéma dans plein de situations différentes !

Si on a eu un pincement au cœur en découvrant certains ateliers dépourvus de vie, c’est parce qu’on aimerait voir ces métiers à tisser en action ! On aimerait que ces tas de beaux fils teints soient utilisés, que des personnes puissent en profiter, que des curieux puissent apprendre et des professionnels produire ! Et on aimerait avant tout, que le savoir-faire qui existe encore dans ces ateliers, tant que les habitants de KKM vivent, soit transmis. Cet héritage traditionnel et matériel doit continuer à vivre, nous en sommes certaines !

3 Responses

  1. BIRGIN

    Magnifique portrait de cette communauté. Merci et bravo pour cet échange (un de plus !)
    Belle et très heureuse année à vous deux !

  2. Odile ILTIS

    Quel beau reportage§
    Aujourd’hui Pierre est décédé et votre passage avec votre énergie et votre curiosité ont du lui faire entrevoir un bel espoir.
    Merci
    Que vos projets vous portent en 2019

    • Louna

      Bonjour Odile,
      Nous avons appris le décès de Pierre, nous sommes tellement chanceuses d’avoir pu rencontrer ce grand monsieur ! Il a été très inspirant pour nous.
      Merci pour votre gentil commentaire

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