Indigenous Industries, une usine à échelle humaine – Inde

Notre voyage en Inde se poursuit en direction de Ahmedabad dans le Gujarat, à 16h de train de Delhi. Cette ville est un ancien pôle industriel du textile indien très important. L’activité textile a aujourd’hui un peu diminué, mais c’est bien une industrie qui nous amène ici. Pour l’instant, nous avons rencontré essentiellement des artisans et des structures qui se définissent comme des promoteurs de l’artisanat à travers leur production propre. Indigenous Industries est une « usine » textile éthique, c’est-à-dire qu’elle ne produit rien en son nom, elle ne produit que pour des marques. Il nous tenait à cœur de rencontrer une structure industrielle qui sorte du lot par son aspect éthique.

Nous sommes donc parties à la rencontre de Vincent, un jeune français arrivé en Inde à 21 ans qui n’en est jamais vraiment reparti, et d’Aadil, son associé indien spécialisé en teinture naturelle depuis des années. C’est la curiosité qui a poussé Vincent à s’intéresser aux savoir-faire traditionnels indiens, à l’origine formé pour des missions de coopération internationale. Il n’imaginait pas en arrivant en Inde qu’il y monterait un buisness. Pourtant, il est très rapidement fasciné par le travail d’Aadil, ils se voient souvent et se lient d’amitié autour de nombreux chaïs, le célèbre thé indien. Puis, de fil en aiguille, ils s’associent et montent ensemble Indigenous Industries.

Quand on leur demande à quel moment ils ont pris cette décision, ils se regardent en riant et Vincent nous répond « je crois qu’on a jamais décidé de s’associer, c’était une évidence, on ne pouvait pas faire autrement. Quand vous avez trouvé la bonne personne vous le savez très vite ! ». On vous assure que cette phrase a résonné étrangement familière en nous !

Une industrie humaine à petite échelle

Les locaux de Indigenous Industries sont situés à quelques kilomètres d’Ahmedabad, à l’écart de l’agitation des grosses villes indiennes. En arrivant, on découvre une cour lumineuse où sèchent des pans de tissus fraîchement teints.
Deux ateliers encadrent les bureaux où les membres de l’administration travaillent. D’un coté, l’atelier de teinture et d’impression ouvert sur l’extérieur, et de l’autre, un atelier de couture regroupant une quinzaine de machines à coudre. De grandes fenêtres laissent entrer la lumière et permettent aux pièces de communiquer. Vincent nous explique. « Pour nous, c’était important que nos employés sachent que nous n’avons rien à cacher, nous sommes transparents avec eux. »

Si Indigenous Industries existe depuis quatre ans, ça fait réellement deux ans qu’ils peuvent embaucher des ouvriers. L’an dernier, l’entreprise ne comptait que dix employés. Aujourd’hui, il y quarante travailleurs, partagés sur deux sites, l’atelier que nous visitons et un autre atelier dans les environs accueillant les autres machines.
Les personnes qui travaillent ici sont en grande majorité musulmanes, c’est une volonté de la part de Vincent et d’Aadil. La communauté musulmane étant mal acceptée dans la région, il est difficile pour ses membres de trouver du travail. Ici, ils sont les bienvenus.

Les tailleurs viennent d’industries conventionnelles. Ils ont tous commencé à faire ce métier très jeunes pour venir en aide à leur famille. Dans leurs anciens ateliers, on leur demandait un rendement de douze chemises à la journée. Ici, on leur en demande deux. Il a fallut un peu d’entraînement pour ne plus fournir de la quantité mais de la qualité.

Pour les deux fondateurs de l’entreprise, il est évident que leur principale vision de l’éthique est là. En changeant le rapport des tailleurs avec leur travail, le but est de faire des pièces de meilleurs qualités, qui tiendront dans le temps, mais surtout dont ils seront fiers. Et ces hommes et femmes qui auparavant se contentaient d’exécuter une tâche ingrate dans de mauvaises conditions, peuvent aujourd’hui être fiers de ce qu’ils produisent et avoir envie de venir travailler.

Des techniques qui se perfectionnent toujours

Indeginous Industries propose aux marques de la teinture, de l’impression, de la broderie et de la confection. Ne se contentant pas des techniques traditionnelles, les deux co-fondateurs des ateliers sont en constant questionnement sur l’impact écologique des procédés mis en œuvre. Vincent nous explique qu’ils jonglent actuellement entre la teinture végétale et la teinture « low-impact » par exemple. Il n’est pas totalement convaincu de la teinture végétale à cause de son aspect hydrophage alors il utilise en parallèle d’autres techniques comme la teinture low-impact qui est synthétique mais consomme très peu d’eau et teint beaucoup de tissu tout en respectant des labels eco-responsables…

« Je ne pense pas que ce soit la solution qui remplace la teinture naturelle pour autant, et je ne veux pas éliminer la teinture naturelle mais je ne pense pas qu’il faille l’utiliser aveuglement parce qu’on l’appelle « naturelle »… On continue de chercher ce qui est le plus intéressant écologiquement. » nous explique Vincent.

On comprend bien qu’ils questionnent ces techniques dont les impacts environnementaux peuvent être lourds. Alors ça nous fait réfléchir aussi. Peut-être qu’un filtre à eau comme a mis en place Avani pourrait pallier à ce problème qu’amène la teinture végétale, sans avoir recours à des dérivés pétroliers ? Mais ça n’est pas si évident, car chaque contexte de production amène des contraintes différentes. Il n’y a pas une seule bonne façon de faire, nous sommes bien d’accord avec Vincent. Et c’est en multipliant et en diversifiant les réponses que l’on peut arriver à quelque chose d’écologiquement intéressant, dans tous les domaines. Notre environnement est fait de diversité et de complémentarité, nous ne pouvons pas imaginer construire un seul modèle applicable par tous et partout.
Actuellement en pleine lecture du livre Petit manuel de résistance contemporaine de Ciryl Dion, cette réflexion fait écho à notre discussion avec Vincent…

« Aujourd’hui, nous avons besoin d’un nouveau récit qui donnerait une direction commune à l’humanité sur les grandes questions d’écologie, de solidarité et de coopération, fait d’une diversité d’applications adaptées à chaque région. Une dynamique concertée, mais pas imposée. » Cyril Dion.

Ne reniant pas du tout la teinture végétale de ses ateliers, mais cherchant à la perfectionner, Indigenous Industries a réussi à mettre au point un noir végétal profond — et les lecteur.ice.s qui font de la teinture savent que ce n’est pas une mince affaire. Avec une recette mêlant recyclage de tubes de fer de chantier, macération et patience, la couleur obtenue à réussi à conquérir les marques de vêtements les plus exigeantes. Et séduire des entreprises de grandes distributions c’est séduire une partie de la société…

2 Responses

  1. Desvaux

    Bravo, super reportage ! Texte photos et vidéo se complètent parfaitement. C’est vraiment du bon boulot et un grand plaisir de vous suivre.
    Merci et bon voyage.

  2. Chevalier Couleur Baobab

    merci les filles pour ce reportage, et à Vincent pour son message. au plaisir d’un prochain reportage !

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